Le RNDDH met en garde les autorités gouvernementales contre toute répression de la liberté d’expression du peuple haïtien

Le 31 octobre 2018, les funérailles de six (6) des huit (8) personnes tuées par balles lors de la manifestation du 17 octobre 2018, ont été chantées à la chapelle Notre Dame du Perpétuel Secours au Bel-air, dans le département de l’Ouest.

A. Faits enregistrés le 31 octobre 2018

La cérémonie devait débuter à 7 heures du matin. Cependant, très tôt dans la matinée, des agents de la Brigade d’opération et d’intervention départementale (BOID) ainsi que des agents de l’Unité départementale pour le maintien de l’ordre (UDMO) étaient déployés sur les lieux. Leur présence, très mal perçue a exacerbé la colère des parents et participants qui avaient fait le déplacement pour la cérémonie funèbre. Ils se sont donc mis à scander des propos hostiles à l’endroit des agents de la PNH, affirmant ne pas avoir besoin d’être sécurisés par ceux-là même qui avaient assassiné leurs proches. Certains d’entre eux ont aussi lancé en direction des véhicules de la PNH, des pierres et des bouteilles.

Les agents de la BOID et de l’UDMO, en réponse, ont lancé des tubes de gaz lacrymogène vers la foule et, pendant plus de trente (30) minutes des tirs d’armes ont retenti aux alentours de la chapelle susmentionnée. La tension a monté d’un cran. Les participants aux funérailles et les membres des familles éplorées qui se trouvaient dans l’enceinte de la chapelle paniquaient.

Après environ deux (2) heures de tension, la situation s’est plus ou moins calmée, les protestataires et les policiers s’étant apaisés. Cependant, on retiendra que les funérailles ont été grandement perturbées car, au lieu de démarrer à sept (7) heures, la cérémonie a démarré à dix (10) heures et n’a duré qu’une heure de temps, les parents, les proches, les participants ainsi que le prêtre officiant et ses auxiliaires, ayant été très tendus.

Après la cérémonie, une marche a été organisée pour dénoncer les conditions dans lesquelles les victimes ont été tuées et exiger justice et réparation. Cette marche s’est muée en une manifestation où les participants réclamaient des comptes autour de l’utilisation des fonds PetroCaribe.

Au moins une (1) personne a été tuée par balle. Il s’agit de Nick Herlentz BRYAN qui se trouvait à la rue Gabélus, zone cimetière de Port-au-Prince. Il revenait de la marche lorsqu’il a reçu une balle à la tête.

Au moins huit (8) personnes ont été blessées par balles. Il s’agit de : Jordany DUVAL qui a reçu une balle au cou alors qu’il se trouvait à la Rue Montalais ; Bonise FLERASINT qui a été touchée au bras ; Ferlando DUCLAIR qui a reçu une balle au ventre ; Mackenson VIL, Frantz PIERRE et Enock BASILE qui ont reçu des projectiles aux pieds ; Kenol EXUME et Onelson VALET qui ont reçu des projectiles au dos. Onelson VALET est un mineur de quinze (15) ans.

Au moins trois (3) autres personnes ont été atteintes de balles en caoutchouc. Il s’agit de Me Marc Antoine MAISONNEUVE, de Me Jean Joseph LOUICHER et de Jean Sony Aldaïr VATIL. Me Jean Joseph LOUICHER affirme avoir repris connaissance à l’Hôpital de l’Université d’Etat d’Haïti (HUEH).

De plus, des responsables de la PNH rencontrés dans le cadre de ce rapport, ont affirmé avoir procédé en date du 31 octobre 2018, à l’arrestation d’une quarantaine de personnes. Celles-ci étaient alors retenues dans les commissariats et sous commissariats de Port-au-Prince.

La répression aveugle orchestrée par des agents de la PNH en date du 31 octobre 2018 a empêché aux parents et proches des victimes d’assister aux funérailles dans la sérénité à laquelle ils avaient droit. Et aujourd’hui, au moins deux (2) des familles éplorées ne savent pas où sont enterrés les cadavres de leurs fils.

Le RNDDH s’inquiète de cette tendance chaque jour confirmée du pouvoir actuel, de systématiser la répression des mouvements de protestation organisés pour exiger des comptes autour de la dilapidation des fonds PetroCaribe. Le RNDDH déplore le décès de ces six (6) jeunes qui participaient dans la manifestation du 17 octobre 2018 et rappelle à l’attention de tous que le bilan de cette journée nationale de mobilisation est lourd.

II. Rappel des faits enregistrés le 17 octobre 2018

Le 17 octobre 2018, des milliers de personnes de neuf (9) des dix (10) départements géographiques du pays - mis à part le département des Nippes - ont investi les rues pour légitimement exiger des comptes sur l’utilisation des fonds PetroCaribe.

Si dans le département de la Grand’Anse, la manifestation s’est déroulée sans incident, il n’en est pas de même des autres départements du pays où huit (8) manifestants ont été tués, soixante-et-un (61) blessés, et quarante-deux (42) autres arrêtés. De plus, cinquante-quatre (54) véhicules roulants ont été endommagés.

Personnes tuées
Des huit (8) personnes ayant perdu la vie en date du 17 octobre 2018, sept (7) manifestaient à Port-au-Prince et une (1) aux Cayes. Il s’agit de : Christelle ALEXANDRE, Mercidieu BAPTISTE, Dieubénit CASIMIR, Franczy DUVAL, Jhonny MERVIL, Junelson PIERRE, Jean Kensonn ROSIER, Jean Nesly SINAL.

Selon les parents de Dieubénit CASIMIR, Franczy DUVAL et de Junelson PIERRE, ces derniers ont été arrêtés à Martissant 7 alors qu’ils revenaient de la manifestation. Le lendemain de leur arrestation, soit le 18 octobre 2018, les trois (3) cadavres ont été découverts à Drouillard. Deux (2) d’entre eux, savoir Dieubénit CASIMIR et Junelson PIERRE étaient âgés de vingt trois (23) ans et l’autre, Franczy DUVAL, de vingt-cinq (25) ans. Le 19 octobre 2018, les cadavres de ces jeunes ont été récupérés à la morgue Sainte Claire, après négociation avec les parents qui ont dû verser cinq mille (5.000) gourdes par cadavre à un individu connu dans la zone de Drouillard sous le nom de Papa et qui a planifié la rencontre de négociation avec les parents, au cimetière de Drouillard.

Jean Nesly SINAL, âgé de vingt-trois (23) ans se trouvait au Carrefour des quatre chemins lorsqu’il a été atteint de deux (2) projectiles tirés par le policier Carl EDOUARD. Grièvement blessé, il est mort à l’Hôpital OFATMA des Cayes.

Jhonny MERVIL, âgé de trente-deux (32) ans se trouvait au Pont-Rouge, ruelle Dessalines lorsqu’il a été atteint de deux (2) projectiles au visage et au cou. Les balles ont été tirées par des agents du Corps d’intervention pour le maintien de l’ordre (CIMO) montés à bord d’un pick up sans plaque d’immatriculation.

Personnes blessées

Des soixante-et-une (61) personnes blessées, se retrouvent trois (3) soldats de l’Unité de police constituée de l’ONU (FPU/ONU) et cinq (5) agents de la PNH. Ils étaient tous dans l’Artibonite au moment des faits. De plus, dix (10) de ces victimes ont été blessées par balles. Certains cas ont retenu l’attention du RNDDH :
Au Cap-Haïtien, parmi les vingt-trois (23) personnes blessées, quatre (4) au moins ont reçu des projectiles. Il s’agit de : Beetov SAINT VAL, Vilvick FRANÇOIS, Ronald MARCELLUS et Wendy BIEN-AIME ;

Aux Cayes, quatre (4) personnes ont été blessées. L’une (1) d’entre elles a succombé à ses blessures. Il s’agit de Jean Nesly SINAL ;

A Jacmel, trois (3) personnes ont été blessées. Il s’agit de Jameson LOUIJEUNE alias Koulou qui a reçu une balle, du Dr. John ST-CYR qui a reçu un coup de pierre à la tête alors qu’il se trouvait chez lui et de Age Pichon ESPADY qui a été blessé au bras par un tesson de bouteille.

A Port-au-Prince, six (6) personnes ont été blessées. Parmi elles, Wilsiana SAINT GERMAIN, âgée de vingt-deux (22) ans, a été atteinte d’un projectile à l’omoplate alors qu’elle était couchée chez elle, à l’impasse Rodrigue, Avenue John Brown, Lalue ; Rosseny PIERRE se trouvait aussi à l’Avenue John Brown lorsqu’il a reçu un projectile au niveau des fesses ; l’ancien député Fritzner MILIEN ROMAGE a été agressé physiquement par des agents de l’Unité de sécurité générale du palais national (USGPN) qui, faisant usage de leurs armes à feu, lui ont administré plusieurs coups. Il se trouvait devant les locaux de la Radio Vision 2000. Par la suite, l’un des agents a tiré en sa direction. Il a été touché à la main gauche. Il estime que les agents ont mis un terme à l’agression dont il était l’objet, grâce à l’arrivée des journalistes Jean Chrisnol PROPHETE et Fanfan JEAN LOUIS.

A Petit-Goave, une personne a été blessée par balle. Il s’agit de Gaby OSTINE qui a été atteint d’un projectile à la jambe droite. Il se trouvait devant le local de la Radio Thim FM.

Des vingt-deux (22) personnes blessées à Saint-Marc, douze (12) ont reçu des projectiles. Il s’agit de : Duckenson CHARLESTIN, trente-deux (32) ans, Roberto DESHORMES, trente-deux (32) ans, Jameson ESTALAND, vingt-sept (27) ans, Jocelyn JONEL, trente-deux (32) ans, Baby JOSEPH, trente-deux (32) ans, Placide MATHURIN, vingt-sept (27) ans, Clivens PHADAËL, dix-sept (17) ans, Dalens PIERRE, onze (11) ans, Jean SAINT LOUIS, dix neuf (19) ans, Renaud THELUSMA, trente-quatre (34) ans, Wilkes VOLEY, dix sept (17) ans et de Nady WILIERE, trente-huit (38) ans.

Il convient de noter que Renaud THELUSMA se trouvait au quartier Site Saye lorsqu’il a été atteint d’une balle au cou et le mineur Dalens PIERRE se trouvait dans la localité de Petit-Bois lorsqu’il a reçu une balle.

Quatre (4) autres personnes ont dû être amenées d’urgence à l’Hôpital pour avoir inhalé du gaz lacrymogène. Il s’agit de Claimaselie CANTAVE, de Johanestin CHARLESTIN, de Frantz DIEUJUSTE et de Katiana DELIEN. Pour sa part, Jackson DORMEVIL a reçu un coup de bouteille alors qu’il se trouvait dans la commune de Verettes.

Personnes arrêtées

Au moins quarante-deux (42) arrestations ont été enregistrées en date du 17 octobre 2018 : Huit (8) dans l’Artibonite, une (1) dans le Centre, onze (11) dans le Nord, trois (3) dans le Nord-est, trois (3) dans le Nord-ouest, douze (12) dans l’Ouest, trois (3) dans le Sud, une (1) dans le Sud-est.

D’autres arrestations ont aussi été enregistrées le 16 octobre et le 18 octobre 2018. Selon les autorités policières de Port-au-Prince, les arrestations du 16 octobre 2018 ont été réalisées à titre de prévention. De plus, huit (8) autres arrestations ont été enregistrées dans le département de l’Artibonite le lendemain de la mobilisation, soit le 18 octobre 2018.

Journalistes agressés

Jean Chrisnol PROPHETE et Fanfan JEAN LOUIS respectivement journalistes de Radio Vision 2000 et de Télé Vision 2000, ont été agressés verbalement et physiquement par des agents de l’Unité de sécurité générale du palais national (USGPN) montés à bord d’un véhicule immatriculé SE-00325. Il s’agit de ceux-là qui avaient préalablement agressé l’ancien député Fritzner MILIEN ROMAGE. Les journalistes se trouvaient devant les locaux de la radio. Arrivés à leur hauteur, les agents ont tiré en l’air et les ont menacés. L’un d’entre eux a saisi la caméra de Fanfan JEAN LOUIS et s’apprêtait à monter à bord de son véhicule lorsqu’un autre agent lui a conseillé de remettre la caméra. Obtempérant, il l’a déposée par terre avant de s’en aller.

Véhicules endommagés et entreprises attaquées

Le RNDDH a aussi recensé trente (30) véhicules dont les pare-brise ont été cassés. Cinq (5) parmi eux appartenaient à l’institution policière et un autobus de la compagnie de transport Sans Souci a été vandalisé à Saint Marc. De plus, dix sept (17) motocyclettes ont été endommagées dont dix (10) démolies par la PNH dans le Sud et dans l’Artibonite et sept (7) autres motocyclettes ont été incendiées par les manifestants, dans le département du Sud.

Parallèlement, au moins deux (2) entreprises ont été saccagées. Il s’agit de :

• Emotion Shop, une entreprise localisée à Jacmel spécialisée dans la vente des produits artisanaux. Elle a été pillée par des manifestants.

• Thim FM dont les locaux ont essuyé des jets de pierres lancées par des manifestants. En effet, selon les informations recueillies, à Petit Goave, la manifestation se déroulait sans incident lorsqu’à un certain moment, des membres de la population se sont mis à lancer le slogan « deuxième mitan ». Alors les manifestants ont pris la direction de la station de radio susmentionnée, propriété de Jacques Stevenson THIMOLEON, aujourd’hui Directeur général au Ministère de la Planification et de la Coopération Externe.

Par ailleurs, le 25 octobre 2018 Jean Robert VINCENT a été sévèrement bastonné par des agents de la PNH basés au sous-commissariat de Delmas 60. Ils lui reprochaient de s’être tenu sur la route de Delmas 95 avec en main une pancarte représentant un chèque de trois milliards huit cent mille (3.800.000) dollars américains, émis en 2006 par le Venezuela au profit de l’Etat haïtien.

III. Commentaires et Recommandations

Le RNDDH prend note de ce que le 17 octobre 2018, la PNH a eu, dans certains cas, un comportement professionnel acceptable compte tenu de la grande participation populaire dans neuf (9) des dix (10) départements géographiques du pays. Cependant, le bilan des exactions policières enregistrées en cette date est bien plus lourd que ce qu’il n’y parait : huit (8) personnes tuées, soixante-et-une (61) personnes blessées dont plusieurs atteintes de balles alors qu’elles se trouvaient ou se rendaient chez elles et deux (2) journalistes agressés : il s’agit d’un bilan regrettable.

Le RNDDH estime cependant que les événements enregistrés le 31 octobre 2018, à l’occasion des funérailles de six (6) des personnes tuées le 17 octobre 2018 auraient pu être évités. Intervenir brutalement pour empêcher à des funérailles d’être chantées à l’heure fixée, empêcher à des citoyens de marcher pacifiquement en vue de réclamer justice et réparation pour ceux-là qui ont été tués dans l’exercice d’un droit consacré, semer la pagaille en réprimant violemment cette marche pacifique au point où des parents ne savent où se trouvent les cadavres de leurs enfants, constituent des actes innommables.

S’il est vrai que les véhicules des agents de la PNH stationnés aux abords de la chapelle Notre Dame du Perpétuel Secours ont été attaqués très tôt par la population à coups de pierres et de bouteilles, la riposte policière - gaz lacrymogène à profusion, tirs d’armes à feu, tirs de balles en caoutchouc - est jugée disproportionnelle par le RNDDH.

De plus, l’agression policière qu’a subie Jean Robert VINCENT pour avoir décidé de s’exprimer sur un sujet d’actualité, savoir la réclamation des comptes autour de la dilapidation des fonds PetroCaribe, en tenant en main une pancarte, est tout simplement inadmissible.

En ce sens, le RNDDH souligne à l’attention de tous et de toutes que la population haïtienne ne peut, à chaque fois qu’elle décide d’investir les rues, être aux prises avec des autorités policières, appelées pourtant à protéger les vies et les biens. C’est pourquoi, le RNDDH rappelle que la Constitution haïtienne en vigueur ainsi que différents instruments internationaux ratifiés par Haïti tels que le pacte international relatif aux droits civils et politiques et la Convention américaine relative aux droits de l’homme garantissent la liberté d’expression, dont l’exercice et les limites sont fixés par la Loi.
Par ailleurs, le RNDDH exhorte la population à comprendre le rôle de l’institution policière et à collaborer avec elle, notamment lorsqu’elle est en foule. Adopter un comportement agressif vis-à-vis des policiers ne peut aucunement être bénéfique à la communauté. De son côté, la PNH doit éviter de se laisser instrumentaliser par des autorités politiques.

C’est pourquoi, le RNDDH met en garde les autorités étatiques contre la répression de la liberté d’expression du peuple haïtien et recommande à l’Inspection générale de la PNH de sévir rigoureusement contre tous les agents de la PNH qui ont été impliqués dans les exécutions, les blessures par balles, les agressions verbales et physiques, enregistrés les 17 et 31 octobre 2018.

Enfin, le RNDDH invite la population haïtienne à continuer à se mobiliser pour, pacifiquement, réclamer le respect de tous ses droits et libertés et pour continuer à exiger, dans le respect de la Loi, des comptes sur la dilapidation des fonds PetroCaribe.

Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH)

Share this post