Université d’État d’Haïti. Du vertige bonapartiste à la nausée « doctoraphobique »

Haïti fonctionne comme une mythologie classique. Depuis 30 ans, l’UEH n’a pas échappé au fonctionnement d’un tel levier mythologique. Aussi l’ai-je sédimenté dans le cadre d’une réflexion théorique dans lequel je reconstruis le concept de bonapartisme universitaire[1]. Le présent article exploitera dans un langage moins académique la réflexion en question en essayant de l’adapter avec l’actuelle situation de l’UEH, prise en otage par des mandarins depuis la chute de la dynastie totalitaire des Duvalier.


PREMIERE PARTIE


En effet, le bonapartisme universitaire consiste en la banalisation de tout ce qui devrait instituer la communauté universitaire comme communauté de sens pour se retrancher dans le labyrinthe des intérêts contingents de quelques factions. Avec le bonapartisme universitaire, la nation, la communauté politique, la formation sociale, loin de bénéficier d’une digne contribution substantielle de l’université, elles en pâtissent, elles en subissent. La contribution principielle que doit offrir l’université se doit de l’être en termes de réflexivité, de telle sorte que la nation en bénéficie en termes de liberté, de responsabilité et d’engagement, mais aussi d’assomption de soi de chaque citoyen. Sous les sévices de l’arbre patibulaire du bonapartisme, l’université accuse le double visage de Janus d’un Frankenstein, en ce sens qu’elle fonctionne de manière quasi artificielle. Elle s’enfonce dans un mimétisme tumulaire en dehors de tout principe réflexif et rationnel.


Dès lors, il s’avère important de faire gros plan sur la situation actuelle de l’UEH. En me référant respectivement les diverses parutions dans les colonnes du journal Le National : « Divergences autour du renouvellement du Conseil exécutif à l’UEH » les 8 et 9 décembre 2015 ; « Dix-huit ans après, où en est l’Université d’État d’Haïti ? » les 16 et 17 décembre 2015 et « Élection à l’université d’État d’Haïti (UEH) : de la procrastination stratégique à la stratégie du maintien du statu quo »les12, 13, 17 et 18 janvier 2016, l’on retrouve la plupart des abcès qui gangrènent l’UEH.


Grosso modo, la substance de ces différentes parutions me permet d’argumenter une fois de plus et le cas échéant entériner la thèse du bonapartisme universitaire dans le cas de l’UEH. Prima facie, comme il en est question dans toute forme de bonapartisme, l’on retrouve le maintien et la pérennisation du statu quo, assorti d’un establishment ultrasensible à son petit monde, accroché à son îlot enfermé dans un conservatisme affreux. Aussi retrouve-t-on, dans le cas de l’UEH, au sommet de la pyramide les mille visages de Caligula des acteurs rétrogrades du Conseil exécutif qui n’entendent que faire carrière de recteur – dans l’exercice du métier de rectologue –, carrière de vice-recteur – dans l’exercice du métier de vice-rectologue – ; au milieu de la pyramide, des acteurs des entités facultaires qui s’accrochent à faire carrière de membre du CU (Conseil de l’Université) et au bas de la pyramide des secteurs nihilistes, indépendamment des épithètes qu’ils s’affublent. Ce sont des mécontents qui se contentent de leur mécontentement, des insatisfaits qui se satisfont de leur insatisfaction, autrement dit qui croient qu’il suffirait de dire que l’on n’est pas d’accord avec ou que l’on est contre pour que tout change de manière mythique. Il s’agit des secteurs qui ne tentent d’agir qu’après coup, sans jamais envisager un plan d’action visant la transformation des structures rétrogrades et déliquescentes du statu quouehien. Ce faisant, ils vont renforçant le statu quo et ils choisissent de se placer dans le même panier.


Les tenants du bonapartisme universitaire ne voient dans l’Université qu’un espace à prendre en otage pour la défense de leurs intérêts contingents, mesquins, ceux de leurs poches et proches, de leurs ventres et bas-ventres, de leurs clans et carcans, de leurs castes et arcanes. Ce n’est pas sans raison que les errances cumulées vacillant entre Charybde de l’ignorance et Scylla de la mauvaise foi font accoucher un Janus à double visage où le cynisme de la gestion opaque se métamorphose en gérance-ambulance, en gouvernance-pompier. D’où, dans les horizons de l’UEH, la confusion, l’opacité dans la gestion financière, la falsification des résolutions ou autres documents importants se devant de régir le fonctionnement de l’Université, la banalisation et le piétinement des droits, la multiplication de location d’espaces pour des unités créées de toutes pièces. Autant pour parler d’un vertige bonapartiste, matérialisé par le cynisme, c’est-à-dire l’inconséquence au prix du travestissement immédiat et chaud de son petit monde, de son îlot, de son insularité.


Par ailleurs, ce vertige bonapartiste, l’on a su le retracer dans les articles parus dans les colonnes de Le National comme susmentionné. Lequel vertige entraîne pour corollaire une nausée doctoraphobique, une doctoraphobie insidieuse, une doctodiplomophobie hargneuse, c'est-à-dire une haine rageuse, une peur bleue du doctorat, si bien que les mots mêmes de diplôme de doctorat, de diplôme de troisième cycle universitaire, de docteur ou de son équivalent latin, Philosophiaedoctor abrégé Ph.D. deviennent si répugnants qu’ils provoquent la nausée, cette nécessité factice de déjection. Rien n’est donc étonnant dans l’insularité des régimes bonapartistes.


Cette doctoraphobie, cette diplomophobie, cette doctodiplomophobie, cette tricyclodiplomophobie insidieuse n’est pas seulement honteuse, mais elle est surtout inquiétante. Toujours faut-il se demander pourquoi s’en inquiéter, si tant est que l’on puisse affirmer d’emblée que ne puissent sortir que des déclarations fallacieuses et des discours dangereux de l’auguratorium des doctoraphobes ? Je soutiendrai que la doctoraphobie de l’establishment de l’UEH, elle, inquiète non pas par une quelconque prétendue matérialité qui constituerait son inconsistante consistance, mais par sa genèse éventuelle. Autrement dit, il convient bien de s’inquiéter de ce qui donne naissance à cette doctoraphobie, plutôt qu’à la doctoraphobie elle-même.


Luné Roc Pierre Louis, janvier 2016

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