Le centre financier international de l’île de la Gonâve, qui sont les vrais bénéficiaires?

La création du « Centre financier international de l’île de La Gonâve » par décret du 7 janvier 2016 continue de faire couler encre et salive au sein de plusieurs secteurs de la vie nationale. Si certains y voient une opportunité économique pour Haïti, l’économiste Roland Bélizaire n’y va pas avec le dos de la cuillère. Selon lui, le Centre n’est pas un projet de développement, il ne va que faciliter les transactions entre les banques multi nationales.

LN : Monsieur le Professeur, le décret fait de La Gonâve le « Centre financier international de l’île de la Gonâve ». Pouvez-vous expliquer aux lecteurs ce que c’est qu’un centre financier international ?


Je voudrais d’abord préciser qu’il y a des interventions très politiciennes, qui ne tiennent pas compte de la science, qui sont émises sur le Centre. Elles font rêver les gens et ne sont pas en adéquation à ce que stipulent les lois. Que ce soit dans la Constitution ou dans les lois sur la législation bancaire dans le pays. D’un autre côté, il y a les interventions intéressées qui paraissent un peu techniques, mais ne tiennent pas compte des enjeux.


Il faut que les gens comprennent qu’il n’y a nulle part où la finance égale développement. Le Centre financier international n’est pas un projet de développement. Il ne s’agit que d’une affaire de finance internationale. C’est un type de zone franche bancaire et financière. Pour sortir la population de l’illusion, il est important qu’elle sache que ce Centre ne lui sera pas bénéfique. Les interventions faisant croire qu’il va relier Haïti au marché financier international sont utopiques. En réalité, cela ne va que faciliter les transactions entre les banques multi nationales. 


LN : À quels besoins répond un Centre financier international ? Quels pays de la région ont déjà des Centres financiers ?


Un centre comme celui-ci répond à un besoin de développement du capital des banques multi nationales. Cela ne répond ni a un besoin de développement de l’ile de la Gonâve ni à un besoin de développement du pays. Comme l’a mentionné le Premier ministre Évans Paul, il y a des hommes d’affaires étrangers qui ont un besoin d’un espace, d'un paradis fiscal pouvant garantir une extension de leur capital, l’État haïtien le leur a tout simplement offert. C’est un acte irresponsable de l’État haïtien de permettre aux banques multi nationales d’exploiter l’ile comme bon leur semble, sans aucun contrôle, sans aucune perception de taxes.


La farce dans tout cela est d’écouter l’argumentaire de certains qui racontent qu’un Centre comme celui-ci est implanté dans plusieurs pays, pourquoi Haïti devrait-elle s’en démarquer ? Pourtant, ils oublient que les autorités haïtiennes se sont écartées de plusieurs démarches intéressantes dont jouissent les autres pays. Il y a de très bonnes universités, de très belles routes, de très bons hôpitaux. Avions-nous suivi ces traces ? Nous sommes-nous décidés à en faire autant ? Dire qu’un Centre financier existe dans d’autres pays ne suffit pas.


Ce modèle qu’on veut implanter en Haïti est pareil à celui de l’Ile-Vierge, du Panama et dans d'autres pays du monde. À la différence de ces pays où il y a un État qui surveille à la loupe les activités économiques, la Banque de la République d’Haïti (BRH) n’aura aucun contrôle sur les transactions bancaires de ce Centre. Ce sont les autorités financières du Centre qui auront à autoriser les transactions.


LN : Dans le cas d’Haïti, quels seraient les avantages et/ou inconvénients d’un tel Centre ?


Je ne vais pas parler d’avantages ou d’inconvénients. Parce que s’il y a des avantages ce ne sera que pour cette classe de patrons et s’il y a des inconvénients ce ne sera que pour la population. Je le vois dans le cadre d’un plan global de l’aménagement du territoire. L’important est de savoir si on avait contacté les autorités locales, si le Centre rentre dans le cadre du plan de développement local de l’Ile. Je le vois aussi comme un instrument global de politique économique par rapport au droit foncier. L’État haïtien s’est tout simplement transformé en un État courtier vu qu’il ne va rien percevoir comme recette. Tout le profit sera dirigé vers les entreprises. Mais, cela n’empêchera pas que l’on insère les profits du Centre dans le PIB. On va dire qu’Haïti a un taux de croissance élevé alors que la population croupit dans la crasse.


LN : Considérant la situation actuelle de l’économie nationale, pensez-vous que ce centre soit une opportunité pour le pays ?


L’impact du Centre sur l’économie nationale sera très faible. Parce qu’une banque ne fait pas de création d’emplois. Il y aura de petits emplois surtout dans la construction. Mais, ce ne seront pas des emplois durables. Les véritables emplois que le Centre garantira ne seront que des emplois qualifiés, des mains-d’œuvre hautement qualifiées. Va-t-on trouver ces cadres sur l’ile de la Gonâve ?   Va-t-on aussi en trouver dans le reste du pays ? Une question à laquelle je n’ai même pas besoin de répondre.


Je crois qu’il y a tout simplement un problème de politique économique. Une suprématie de la politique sur la science. A-t-on mené des études pour relever les besoins de la population en eau, en éducation, en santé ? Est-ce la population qui a manifesté la nécessité d’avoir un Centre financier ? L’État haïtien et les bailleurs internationaux n’ont pas tenu compte de ces paramètres. 


LN : L’article 57 du décret précise que le Centre peut disposer de produits pétroliers du sous-sol. Quelle est votre lecture par rapport à cette décision ?


Il y a un amalgame dans le décret. On crée un centre à l’intérieur duquel, il y a une juridiction. Ce sera aux autorités financières du Centre d’autoriser l’implantation d’autres compagnies. C’est différent si l’État avait un contrat d’exploitation du pétrole dans le pays ou il y aurait un appel d’offres. Donc, l’autorité financière du Centre aura la main mise sur tout ce qu’il y a l’intérieur de son espace. Le droit qu’a l’État sur l’exploitation des mines sera tout à fait inapplicable.


LN : L’article 54 du décret indique que les organes et les employés du Centre sont exonérés et exempts d’impôts et de droits de douane alors que c’est différent pour le personnel haïtien. Quel impact pensez-vous que cette décision aura sur l’économie haïtienne ?


La loi sur la zone franche de juillet 2002 explique que les entreprises qui sont implantées sur le périmètre et les employés qui y travaillent sont exonérés de droits de douane et d’impôts sur une période de 15 ans selon l’article 21. Alors que l’article 54 du décret ne stipule aucune limite de l’exonération de droits de douane et d’impôts sur les organes et les employés du Centre.


Donc, ce décret va au-delà de la loi sur la zone franche. Si on prend l’exemple du parc de Caracol, il y a un périmètre défini et l’érection d’un building. Alors que l’article 5 du décret indique que le Centre sera implanté sur 100 kilomètres carrés à l’intérieur duquel sera développée une nouvelle ville qui représente une juridiction ou les moindres interventions ne seront autorisées que par le Centre. Tandis que l’article 1 de la constitution de 1987 amendée dit clairement que la république est indivisible. C’est une violation de la constitution, une violation de la législation bancaire. 


Propos recueillis par :
Joubert Rochefort

Share this post