Augmentation des prix à la pompe, à quel prix?

L’ajustement des prix à la pompe, pas seulement en Haïti, est une question sensible. Il l’est d’autant plus quand il ne résulte pas d’un mécanisme automatique lié à l’évolution de ces prix sur le marché international. Dans le cas d’Haïti justement, ce n’est pas tout à fait le marché international qui dicte le comportement des prix à la pompe. Mais les gouvernements, selon leurs intérêts, compte tenu des circonstances socio-économiques et politiques. C’est donc un marché, à la limite, contrôlé en raison du caractère stratégique, transversal et incontournable des produits pétroliers.

Entre 2011 et 2014 par exemple, en dépit d’importantes fluctuations généralement à la hausse du prix du baril de pétrole sur le marché international, le gouvernement haïtien a substantiellement subventionné le prix à la pompe. Décision difficile qui devait aider à lutter contre le coût déjà trop élevé de la vie dans le pays. Vers la fin de l’année 2014, le prix de l’or noir a inauguré une chute brutale sur le marché international. Chute qui a pratiquement persisté jusqu’au premier trimestre de 2016. Mais le gouvernement haïtien a, malgré tout, tenu le prix du gallon de la gazoline à 195 gourdes, le diesel à 157 gourdes et le kérosène à 156 gourdes au début de 2015. Janvier 2016, suite à la demande des syndicats de transport et responsables économiques, les prix de la gazoline, du gasoil (diesel) et du kérosène ont diminué respectivement de 6, 8 et 8 gourdes pour s’établir à 189, à 149 et à 148 gourdes. Prix pratiqués jusqu’au samedi 20 août 2016.

21 août 2016, suite à une note conjointe rendue publique 48 heures à l’avance par le ministère de l’Économie et des Finances (MEF) et celui du Commerce et de l’Industrie (MCI), il a été décidé d’augmenter les prix. De 189 gourdes, le gallon de gazoline est passé à 219 gourdes, soit une augmentation de 30 gourdes (près de 0.5 dollar américain). 30 gourdes sont aussi ajoutées au gallon de gasoil qui passe de 149 à 179 gourdes. Le gallon de kérosène, pour sa part, a plutôt connu une augmentation de 25 gourdes, allant de 148 à 173 gourdes. Somme toute, il s’agit d’augmentations relativement importantes et même trop grandes.

Pour justifier la décision, le ministre de l’Économie et de Finances, Yves Romain Bastien, évoque, entre autres, la question d’un manque à gagner de 2.5 milliards de gourdes enregistré par l’État. D’un autre côté, il soulève un problème lié à la République voisine. Plusieurs dizaines de camions venant de la République dominicaine font le plein au quotidien en Haïti où le prix à la pompe est inférieur à 182 gourdes en moyenne par rapport au prix pratiqué là-bas. De plus, rappelle le ministre, un ensemble de sources de financement sur lesquelles le pays comptait, n’existe plus. Le support budgétaire de la Banque mondiale, par exemple, n’est plus selon ce qu’a fait savoir le grand argentier. PetroCaribe tarit. Seulement trois milliards de gourdes. Donc pour lui, il faut ajuster afin de trouver des ressources pour pouvoir répondre aux besoins de la population.

À première vue, sans passer par quatre chemins, il est clair que cette mesure qui révise, à la hausse, les prix à la pompe est inopportune. Le choix du gouvernement est donc inopportun, et même trop lourd pour être supporté par les consommateurs (30 gourdes, pour rappel, équivaut à près de 0.5 dollar américain). En effet, la décision est prise en prélude à la réouverture des classes où les parents éprouvent d’énormes difficultés économiques. En plus des poussées inflationnistes liées aux produits de première nécessité qu’elle est susceptible de favoriser, les coûts de transport que ces parents doivent supporter au moins deux fois par jour se verront aussi augmenter. Bref, les dépenses d’éducation seront plus importantes pour ces parents qui, à deux semaines de la réouverture, peinent à se procurer le matériel scolaire nécessaire à leurs enfants.

De plus, la décision est prise à un moment où les notes de la conjoncture économique ne résonnent pas bien. L’économie haïtienne est, aujourd’hui, à un carrefour particulièrement difficile. La gourde se déprécie continuellement par rapport au billet vert (près de 66 unités monétaires pour un dollar américain) et l’inflation, bien que cassée en rythme mensuel, demeure élevée (12.9 %). Une inflation à deux chiffres depuis septembre 2015 qui participe à la détérioration continue des conditions de vie en Haïti. Les activités économiques, globalement, diminuent substantiellement depuis quelques mois, d’ailleurs la BRH a prévu que l’économie réalisera une croissance inférieure à 1% pour l’exercice 2015-2016. Autant dire que l’économie ne se porte pas bien. Les petites bourses, pas de doute, sont les plus frappées par la baisse des activités et le seront encore plus avec cette révision à la hausse des prix des produits pétroliers sur le marché local.

Cependant, en second lieu, il faut admettre que le pays ne peut pas se permettre de continuer à financer les prix à la pompe. D’abord, le financement de ces prix accélère le déficit budgétaire de l’État qui est généralement financé par le trésor. Entre 2011 et 2014 par exemple, le montant cumulé de la subvention du prix à la pompe était de 19 milliards de gourdes selon l’ex-ministre de l’Économie et des Finances, Wilson Laleau, qui défendait l’augmentation du prix des produits pétroliers. Il faut rappeler quand les déficits budgétaires sont financés par le trésor, de sérieuses pressions se font sur le taux de change au détriment de la gourde. Ce qui favorise l’augmentation du coût de la vie d’un autre côté. Par ailleurs, continuer à financer le prix à la pompe serait la négation de l’accord sur le cash management signé en avril entre le MEF et la BRH. Ensuite, avec le renoncement de l’international de financer les prochaines élections, le pays est appelé à faire des choix difficiles. Malheureusement. Les 55 millions de dollars à mobiliser pour ces joutes seront lourds pour l’économie bien que, à en croire monsieur Bastien, la décision n’a rien à voir au financement des prochaines élections. Financer à la fois ces élections et les produits pétroliers seraient des charges trop lourdes pour le pays. Autrement dit, la décision, eu égard aux données économiques, est nécessaire.

Le choix d’augmenter les prix à la pompe était bien nécessaire. Néanmoins, encore une fois, elle est inopportune, eu égard au contexte socio-économique dans lequel se trouve le pays. La variation de 30 gourdes est de plus trop grande. Comme en économie il y a toujours à faire des choix en tenant compte des retombées possibles, il est à espérer que les incidences positives et négatives d’un tel choix sur la rentrée scolaire et sur l’économie nationale ont été bien estimées par les preneurs de décision.

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